LES CRAMÉS DE LA BOBINE

"Doute" : doute, conviction et vérité

dimanche 10 mai 2009 par Claude

« Doute » de John-Patrick SHANLEY

ou le doute, la conviction et la vérité

De tous les films programmés par les « Cramés », « Doute » de John-Patrick SHANLEY est celui qui m’a fait la plus forte impression, plus encore peut-être que « Les trois singes » de Nuri Bilge Ceylan. Comme l’a rappelé très justement Bruno dans son compte-rendu de débat, c’est une œuvre saisissante et paradoxale, qui parle moins de pédophilie que de vérité, d’amours improbables que de vraie charité, de déviance pastorale que d’intégrisme manipulateur : car la force de cette œuvre est de dépasser sans cesse, voire de faire oublier son sujet initial - la relation d’un prêtre et d’un garçon noir - pour nous entraîner dans une vertigineuse interrogation sur le doute, la conviction et la vérité. Partant d’une question scabreuse s’il en est, qui défraya une chronique bien…légère il y a quelques années dans le monde du clergé et de l’enseignement en France, ce film réussit à nous parler d’amour, de compréhension et de respect de l’intimité. A quoi tient ce paradoxe de l’esprit face à la lettre, de la vérité - fût-elle trouble ou choquante – face au pharisaïsme et à la malveillance ? Sans doute à l’intensité dramatique de ce film jamais ennuyeux, condensé en sermons symboliques et en dialogues serrés : ah cette scène géniale d’affrontement dans le bureau de la directrice entre sœur Aloysius (Meryl Streep), bien décidée au nom d’un Bien supérieur à faire le mal pour Le servir, à mentir, à se détourner du bien pour avoir la peau du prêtre selon elle indubitablement pédophile et ce même pasteur, le père Flynn (Philip Seymour Hoffman), hors de lui face aux soupçons de la religieuse et vacillant au bord d’un improbable aveu – mais de quoi ? – au point que le spectateur ne sait plus où il en est …
C’est bien de doute en effet qu’il est ici question, et de conviction et de vérité : et « Doute » - reconnaissons-le - va bien plus loin et frappe beaucoup plus fort que « Religolo », farce irréligieuse et anti-cléricale un peu facile qui ridiculise plus qu’elle ne dénonce et noie le poisson en donnant à entendre des religieux vaguement débiles ou grotesques au lieu de s’attaquer aux cléricaux manipulateurs et aux politiques se servant de la religion ! Ici, en revanche, on nous montre de l’intérieur une âme noire, une Tartuffe en jupons, une dangereuse fanatique, avec ses hochements de tête et clignements de paupières entendus, ce mélange de terrorisme agissant et de componction pateline et béate. Rarement j’aurai autant au cinéma fait de bonds sur mon siège, soulevé par la colère et la révolte – mystère et paradoxe de l’art qui condense et dramatise des émotions violentes et pures, par quoi ce qui nous fait du mal nous fait du bien !

Le doute ? Celui du spectateur qui n’a aucun indice, à aucun moment, de la pédophilie de prêtre, si ce n’est l’œil du vitrail, manipulation (ou esthétisme ?) du cinéaste - relevé par Bruno - mais qui ne prouve rien, des regards furtifs ou le garçon serré contre sa poitrine après qu’il eut été bousculé dans le couloir et son cartable renversé - simplement l’affection d’un brave homme pour un Noir rejeté de ses camarades, battu par son père et peut-être tenté par l’homosexualité selon sa mère ? – une silhouette juvénile saisie dans l’escalier, qui nous trouble, nous interpelle : et si vraiment sœur Aloysius avait raison ? mais là encore rien n’autorise à en déduire quoi que ce soit, qu’il vienne par exemple de la chambre du prêtre. Le doute aussi de sœur James, fraîche et naïve, qui confusément fait confiance au prêtre mais qui, tout en étant choquée par les méthodes et la malignité de sa supérieure, ne peut s’empêcher d’être troublée, à moins que ce ne soit par son seul respect frileux de la hiérarchie et sa crainte native de l’ambiguïté … Le doute, les doutes enfin de sœur Flynn elle-même, doutes qu’on ne comprend guère quand elle semble s’effondrer à la fin après avoir eu la peau du prêtre, doutes (essentiels ou épisodiques ?) qu’elle balaie d’un revers de main, doutes sur sa foi ou sur le bien-fondé de son pouvoir ? Doutes de qui sait avoir mal fait mais au nom d’un dessein supérieur…

Rien pourtant n’entame la conviction intime de sœur Aloysius et il n’y a rien de plus dangereux qu’un convaincu qui, par définition, érige son sentiment en certitude objective : la raideur satisfaite de la bêtise et de la méchanceté et l’entêtement dans cette attitude. Dès lors, on s’autorise tous les mensonges. La directrice prétend connaître les antécédents du prêtre ; elle prétend avoir téléphoné aux paroisses et églises où a officié le prêtre auparavant : et pourtant elle reconnaîtra devant sœur James, outrée par le mensonge, qu’elle a tout inventé…Tout est affaire de pouvoir, conflit de personnes : elle ne supporte pas l’image conciliante et humaine qu’offre Flynn de la religion et le magistère moral qu’il exerce quand il célèbre la messe. Elle veut le lui faire payer. Et, à bout d’arguments, décidée coûte que coûte à le faire tomber, elle ne trouve rien d’autre à lui opposer, au terme de leur affrontement, que : « Coupez-vous donc les ongles !! ». Oui : les mères supérieures ont horreur des ongles longs : elles veulent couper tout ce qui dépasse !! Le montage du film juxtapose ainsi les ongles longs mais propres ( l’essentiel !) de Flynn à l’image d’un plat de viande rouge et saignante, image inquiétante ou vivifiante bien au contraire ? Les deux plans suivants, sans transition, semblent délivrer une réponse : aux joyeuses agapes des prêtres hilares, voire paillards succède le repas glacial et mutique des religieuses, figées dans le rituel d’une parole parcimonieuse, de toussotements embarrassés ou du cliquetis mécanique des fourchettes.
Rien à voir avec la vraie conviction intime de la mère du garçon, Donald Miller, jouée par Viola Davis. Lorsque sœur Aloysius la convoque à l’école et la poursuit jusque dans la rue pour instiller le doute pervers dans son âme, et qui sait ? témoigner au besoin contre le prêtre, celle-ci réagit sainement et vigoureusement avec son bon sens populaire et son intégrité morale : elle perce à jour la directrice, l’accusant à juste titre de voir le Mal là où il n’est pas et lui signifie clairement qu’elle ne la suivra jamais sur le terrain du soupçon et de la rumeur. Sans doute craque-t-elle en reconnaissant les tendances de son fils et en la suppliant de ne pas lui faire de mal car lui seul risque de pâtir de la situation si on le prive du soutien du prêtre pour les six mois à…tenir. Elle incarne bien pourtant la voix du cœur et de la conscience.

La vérité enfin sur ce film qui plaira sans doute aux athées mais pourra déplaire aux catholiques intransigeants. Où est-elle ? Qui l’incarne ? Mérite-t-elle d’être dévoilée ? Est-elle même connue de ceux qui l’éprouvent dans leur chair, de ce prêtre qui ressent peut-être effectivement des désirs troubles mais n’est sans doute jamais passé à l’acte, à moins qu’il ne s’agisse d’affection, d’amour, de charité… ? Sait-il lui-même, cet homme de Dieu, ce qui se passe au fond de sa chair ? Et, s’il a déjà fauté, comme il semble l’indiquer une fois, il semble qu’il ait déjà payé par le remords, le doute… ? Quel est son passé ? L’essentiel n’est-il pas dans la parole symbolique des sermons, celui qui ouvre le film sur la perdition des âmes mesquines en mal d’amour, celui surtout, au cœur de l’histoire, sur l’opinion et la rumeur, par lequel Flynn donne la plus belle réponse qui soit aux insinuations et à la malveillance de son ennemie, en la renvoyant à sa sécheresse de cœur et aux conséquences de ses pensées et de ses actes ? Tout se dérobe et la vérité du film est sans doute dans ce dérobement, dans ce dévoilement sans cesse différé et déçu – comme si la vérité échappait définitivement non seulement à nos curiosités malsaines mais surtout à notre entendement et à nos pauvres intuitions. Multiple et labile, papillonnant comme les flocons de la rumeur dénoncée par Flynn dans son sermon, diffractée selon les consciences et témoignages, la vérité nous échappe indéfiniment, Infiniment.
Claude Sabatier


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