Ce qui pourrait n’être qu’une longue ballade, une quête existentielle à la Kerouac, un road-movie philosophique à la manière de Théo Angelopoulos s’avère ici une chronique sociale et un drame collectif : tout l’intérêt du film, qui ne juge pas mais expose le parcours de jeunes filles révoltées dans l’Amérique des années 50, réside dans l’affolement tragique du récit qui, tout à la fois par un imperceptible glissement et un soudain basculement, sombre dans la violence gratuite et inutile.
Comment passe-t-on de la revendication initiatique de la flamme tatouée sur l’épaule ou d’une légitime révolte contre le machisme, le viol ou le mépris à l’action violente ? Comment en arrive-t-on à cette prise d’otages d’un père de famille bourgeois, homme d’affaires anti-communiste, pétri de bonne conscience certes, mais qui avait accueilli la jeune Legs à sa sortie de prison et dont la fille était devenue (on pouvait du moins le croire) amie avec elle ? Comment face au coût de la vie et à l’entretien d’une maison par la communauté des Foxfire les jeunes filles, de l’activisme provocateur ou bon enfant de leurs débuts, en sont-elles venues à cet acte terroriste, à cet enlèvement dont elles n’ont plus mesuré les conséquences, qui les effrayées, dépassées même ? Face à la protestation de leur otage, à ses supplications déchirantes, la société secrète devient un groupuscule violent et incohérent dont se détourne la sympathie du spectateur pour aller au capitaliste auparavant odieux. La scène de la cave là encore montre comment, emportées par une dynamique infernale, les jeunes filles sombrent dans l’irréparable : les gémissements de la victime qu’on veut faire taire, l’exaspération des geôlières ne sachant plus que faire - libérer le captif ? continuer à exiger une rançon ? - des cris, un revolver pointé sur l’homme pour le faire taire et le coup qui part, la balle qui tue à bout portant le père de Marianne, la stupeur, la fuite éperdue des jeunes filles dans la campagne...
Fascinante personnalité que celle de Legs, la meneuse du groupe, que ses exactions mèneront en maison de correction, la rendant plus amère et farouche, à la fois idéaliste et butée, blessée et acharnée à cette revanche du sexe opprimé sur la domination masculine. On le voit dans la scène où, introduite chez son " amie " Marianne, elle profane la chambre de ses parents, créant une rupture définitive entre les milieux sociaux, comme la postière de " La Cérémonie " de Claude Chabrol jouée par Isabelle Huppert qui saccage avec la bonne incarnée par Sophie Marceau la chambre des patrons.
Les hommes sont certes odieux - toute la première partie du film le montre avec l’oncle pervers ou le professeur de maths humiliant une élève au tableau - mais la dérive vengeresse de ce "Cercle des poétesses disparues" tourne vite au vinaigre lorsque telle amazone enveloppée ou un peu coincée se voit obligée de jouer les allumeuses dans une voiture ou au fond d’un bois et que surgissent, terribles et castratrices, ses copines enragées de faire payer au mâle triomphant des siècles de domination. L’épreuve nous paraît alors bien cruelle, d’autant que la jeune fille des Foxfire qui a servi fort imprudemment d’appât a bien failli y passer et que, globalement, les jeunes filles en viennent à brider leur féminité, à la refuser dans une haine farouche de l’homme. Revenues à la vie normale, pourront-elles un jour séduire et construire une vie de couple ou une famille ? C’est toute l’interrogation aussi de Maddy, la narratrice de l’histoire, membre de la bande, qui se demande ce qu’elle a vraiment vécu, à mi-chemin de la nostalgie du souvenir et de l’âpreté de l’expérience.
" Foxfire " ou comment rester dans le mouvement d’une vraie révolte, sans perdre de vue l’objet même de sa rébellion ni le but à atteindre, sans s’éprendre de sa révolte jusqu’au délire et tout lui sacrifier sans pouvoir rien construire, par une fidélité aveugle à la colère première - si légitime soit-elle ? Entre "Cercle des poètes disparus" et "Fureur de vivre", les feux follets de Foxfire s’embrasent et se consument jusqu’à l’explosion finale.