LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Journal des débats : "Doute"

dimanche 3 mai 2009 par Bruno

Avant la projection d’un film comme Doute, dont le sujet est la pédophilie au sein de l’Église, le spectateur aurait pu s’attendre à un film choc, larmoyant ou à un pathos insupportable. Rien de tout cela dans Doute : c’est au contraire un drame subtil, ambigu, avec un scénario « à tiroirs » que propose le réalisateur et scénariste John-Patrick Shanley. Et c’est ainsi que les spectateurs de cette soirée du 30 avril à l’AltiCiné de Montargis ont compris cette brillante œuvre.

Il n’est pas étonnant que ce film ait obtenu une nomination aux Oscars pour son scénario. Ajoutons que la pièce dont est tiré le long-métrage a reçu le Prix Pulitzer, ce qui a fait dire à certains critiques que Doute pouvait ressembler à du théâtre filmé, défaut largement contrebalancé par les prestations puissantes des acteurs et notamment par la confrontation entre une Meryl Streep plus talentueuse que jamais et un Philip Seymour Hoffman charismatique.

Bien que l’histoire de Doute se situe en 1964, le sujet qu’il traite est éminemment d’actualité : plus qu’en Europe, la pédophilie dans les établissements religieux catholiques fait depuis plusieurs années l’objet d’une actualité forte aux États-Unis. John-Patrick Shanley donne en plus à son histoire un écho très contemporain, notamment lorsque le père Flynn (Philip Seymour Hoffman), dans le sermon d’ouverture, s’adresse à ses ouailles en les mettant en garde contre le sentiment de perdition face à des faits traumatisants : il fait référence à la mort de John Fitzgerald Kennedy un an plus tôt mais nous pourrions également penser à des événements plus contemporains (la crise économique pour nous, par exemple).

Il peut paraître étonnant, affirme une spectatrice que la « parole de l’enfant », si importante de nos jours dans les affaires de pédophilie, soit absente. Mais, est-il ajouté aussitôt, cette histoire se passe au début des années 60, époque au cours de laquelle l’opinion d’un enfant ou d’un adolescent comptait peu. Et puis, en mettant le jeune Donald Miller en retrait (il est caché par sœur James lorsque celle-ci s’inquiète pour la première fois de son sort), le réalisateur signifie également que le principal sujet de son film n’est pas la pédophilie (le terme n’est pas cité une seule fois dans le film) mais un tout autre sujet : celui du doute et de la fragilité des certitudes.

Le public de ce 30 avril a été particulièrement sensible à la confrontation entre Meryl Streep/sœur Aloysus et Philip Seymour Hoffman/père Flynn. Les deux acteurs incarnent à merveille les incarnations de deux courants de l’Église : le traditionaliste pour la mère supérieure et celui de Vatican II pour le prêtre. L’affrontement entre eux est bien plus un affrontement idéologique qu’une confrontation de personnes.

Doute est aussi un film sur la justice, les égarements de la justice et la manière dont on peut la manipuler à ses fins pour valider une opinion – fausse ou pas. À ce sujet, un spectateur a été frappé de quelle manière sœur Aloysius se laisse aveugler par ses certitudes. Ces certitudes, cependant, font place au doute à la fin du film – ou aux doutes. Un spectateur se demande si ce doute ne serait pas un doute métaphysique : le doute de la foi, cher à Jean de la Croix ou à Thérèse de Lisieux.

Deux personnages secondaires donnent à ce long-métrage une amplitude passionnante et le public de ce jeudi soir ne s’y est pas trompé.

Tout d’abord, Sœur James : Amy Adams, que le grand public avait rencontré dans des séries populaires comme Smallville ou Buffy contre les Vampires (sic) interprète une sœur James moins caricaturale que l’on pourrait le penser. Ainsi, à la fin du film, l’opinion tranchée qu’elle a sur le prêtre est contrebalancée par un étonnement qui lézarde complètement son opinion première.

Ensuite, la mère de Donald Miller, interprétée par Viola Davis (qui était jusqu’alors habituée à des rôles secondaires dans des films ou des séries commerciales) donne une puissance remarquable à son personnage. Elle n’intervient que quelques minutes après les trois quarts du film mais son interprétation, en plus de perturber la lecture de Doute, a marqué l’Académie des Oscars qui l’a nominée dans la catégorie du meilleur second rôle (en plus d’Amy Adams !). Les spectateurs de l’AltiCiné ont eux aussi été impressionnés par ce rôle.

Doute est également frappant par le nombre de symboles religieux : le vent omniprésent, la colombe au sommet du dôme ou bien l’œil du vitrail qui semble observer le prêtre de retour d’on ne sait où… Mais on peut également mentionner un détail, répété au moins trois fois tout au long du film, ce qui ne le rend évidemment pas anodin : les ongles du prêtre Flynn. S’agirait-il d’une évocation des griffes du mal ? On peut le penser : lors de la scène d’entraînement de basket, le prêtre montre avec fierté à ses élèves ses ongles (un élève a un mouvement de recul). Cette scène est immédiatement suivie d’un très gros plan d’un plat de viande saignante au cours d’un dîner joyeux autour du père Flynn à qui l’un des convives lance sur le ton de la plaisanterie : « Tu es méchant ! » La clé du film ne serait-elle pas dans ces deux scènes ?

Concluons en disant que le public de l’AltiCiné a découvert dans Doute un film d’une excellente facture, preuve que le cinéma américain peut encore parvenir à faire des films non manichéens et d’une grande subtilité.

Bruno Chiron


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