La force de ce film tient à l’étrangeté des images et du parti pris de noir et blanc qui créent une atmosphère poétique, voire irréelle - arrimant à la chronique quotidienne de trois dames de Lisbonne une plongée à la fois exotique et onirique dans le souvenir brulant et la passion incandescente. En mourant, Aurora prononce le nom évocateur de Ventura. Et ce nom libère le récit et les multiples virtualités qu’ouvrent le flash-back, le noir et blanc et la voix off, racontant une passion d’autant plus forte que muette. L’étrange douceur et la sensation d’irréalité qu’exhalent l’aventure africaine ou la voix sensuelle du héros-narrateur - témoin cet improbable concert au bord d’une piscine - s’allient à la passion impossible, auto-destructrice d’Aurora et Ventura, qui se heurte à la naissance de l’enfant et au meurtre de l’ami.
Comme le dit un article des "Inrockuptibles", les choix de mise en scène et les références filmiques - le titre emprunté à Murnau, la similitude entre Aurora et la Fedora de Wilder ou Gloria Swanson dans "Boulevard du crépuscule" - réunissent les deux pôles du septième art : "son innocence primitive et sa distanciation postmoderne."
Par-delà une certaine froideur, un aspect un peu dandy, "Tabou" nous offre de belles promesses de récit, "un étrange lymphatisme poétique" qui tient du sortilège - selon Chronicart. "L’aventure est comme une princesse endormie, qu’une voix elle-même indolente réveille par désir de récit."