Pour le reste, le film retrace la genèse de cette aventure théâtrale, le making of - dirait-on en termes cinématographiques - des premiers essais de casting jusqu’au spectacle final en passant par d’exigeantes répétitions.
Tout semble relever du documentaire si l’on considère ce film comme un simple témoignage sur les prisons et sur la puissance ou la sobriété expressives que des reclus semblent tirer paradoxalement de leur situation même, sur la capacité de dépassement personnel et d’évasion symbolique qu’offre ici le jeu théâtral. Les essais lors desquels les apprentis acteurs jouent une scène sur le mode de la colère ou du pathétique renvoient en apparence au film de prison, et au triste rituel de la photographie judiciaire consistant à présenter face caméra un portrait de chaque détenu assorti du motif de sa condamnation : 17 ans pour trafic de stupéfiants, 14 ans et 8 mois pour association mafieuse, perpétuité pour homicide...
Le détournement de ce motif judiciaire au profit du jeu théâtral, l’absence de voix off et de narration externe ou omnisciente tirent toutefois le dernier opus des Taviani vers la fiction, une fiction d’autant plus marquée qu’elle offre une mise en abyme de la création artistique, work in progress et interrogation psychologique, voire métaphysique sur les relations entre l’art et la vie, sur la façon dont le théâtre peut ici à la fois révéler les forces vives, demeurées intactes d’êtres pourtant rejetés par et pour leurs actes et dans le même temps modifier peut-être leur psyché, leur indiquer une possible rédemption grâce à un regard neutre, voire bienveillant, celui de leurs camarades, des matons, des spectateurs, et surtout des deux metteurs en scène, Fabio Cavalli pour le théâtre, les frères Taviani pour le cinéma : ainsi, on oublie, l’espace de quelques heures, leur trouble passé, mieux : on ne s’intéresse plus au prisonnier mais au musicien jouant de l’harmonica. On prend l’homme non plus pour ce qu’il serait dans une optique essentialiste - son passé, son statut - mais, dans une lecture existentialiste, pour ce qu’il fait, ici et maintenant, sous nos yeux : certes, le film n’est ni un réquisitoire contre le système carcéral ni même un plaidoyer pour des êtres qui, un jour, sous l’effet peut-être de leur passé, d’un déterminisme social ou familial, ont commis l’irréparable mais il n’est pas sans rappeler pour l’effet produit sur le spectateur et la neutralité du regard porté sur les prisonniers le " Dernier jour d’un condamné " : comme dans l’œuvre de Victor Hugo, fiction sous le masque du journal intime, le spectateur suit pas à pas les prisonniers dans leur cheminement, psychologique ou artistique, et, à défaut de compassion, éprouve à leur égard une empathie, ou une neutralité bienveillante, sans porter de jugement moral, sans penser à leurs crimes, à leurs victimes, à l’horreur du geste ; ici et là, on ne sait rien de leur geste ou des circonstances qui l’ont amené.
La fiction enfin tire aussi sa force des relations complexes qui se tissent entre l’identité ou le passé des prisonniers, la pièce de Shakespeare, univers de crimes, de trahisons, de complots renvoyant implicitement au monde et à l’histoire des reclus - sans parler de ce lieu mystérieux, vertigineux de la prison qui semble mêler inextricablement, confondre même l’art et la vie : couloirs, cellules, grincements de porte, vastes échappées sur une cour, ou saisis en contre-plongées, sur des espaces clos, des balustrades et des coursives où résonnent des cris, des ordres, des échos, indéfiniment...
" Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est devenue une prison " - s’écrie le prisonnier qui joue Cassius, l’un des conjurés : saurait-on mieux dire à la fois l’évasion que procure l’art à une triste vie et le douloureux rappel qu’il sonne de la réalité - contingence et réclusion de l’homme dans son passé et un statut comme étiqueté par la société ?