LES CRAMÉS DE LA BOBINE

A dangerous method

vendredi 2 mars 2012 par Claude

"A dangerous method", le dernier film de David Cronenberg, célèbre les noces de la psychanalyse et du cinéma, mettant en scène un cas impressionnant d’hystérie et l’accouchement d’une parole : en confrontant deux pratiques différentes, voire opposées, celles de Jung et de Freud, sur fond d’histoire d’amour de Jung pour Sabina Spielrein, sa patiente russe de 18 ans, elle-même future psychanalyste, qui mourra assassinée par les Nazis, le cinéaste du double et des "faux semblants" dresse aussi, entre Vienne, Zurich et New York, le portrait d’une période brillante, d’une aristocratie en déclin, jetant ses derniers feux face à la montée de la guerre et des nationalismes : la Belle Epoque. Cette atmosphère décadente, de fin d’un monde donne au film un charme suranné, entre Zweig et Visconti.

Comment évoquer, mettre en scène dans une fiction la psychanalyse (ou plus généralement une démarche scientifique) sans didactisme documentariste ni lourdeur démonstrative ? Alfred Hitchcock s’y était essayé avec "Spellbound" ou "La Maison du docteur Edwards", incarnant dans une histoire d’amour entre Ingrid Bergman, jeune et brillante psychanalyste, et Gregory Peck, usurpateur...malgré lui de l’identité du vrai praticien...assassiné par un autre, la mise à jour du refoulement et le traumatisme fondateur de l’enfance : la mort d’un frère, empalé sur un grillage, à la suite d’une glissade de gamin sur une rampe en pierre. Dès lors, le médecin, obsédé par un sentiment de culpabilité, se croit l’assassin de son maître et se voit tourmenté par l’image obsessionnelle de traits noirs sur fond blanc - marques de fourchette sur une nappe, rayures sur la robe de sa bien-aimée ou un couvre-lit ...- qui trouve son origine dans les traces de ski et la rectitude assassine de la rampe fatidique. Tout le film est construit sur ce décryptage à la fois policier et psychanalytique, l’enquête nourrissant la quête de soi : le rêve digne de Dali de la maison de jeu avec l’homme masqué, la poursuite sur le toit, l’objet lancé permettra en effet de confondre le vrai meurtrier. N’était la formidable prestation d’Ingrid Bergman en qui l’amour le dispute à la passion médicale et la galerie de praticiens autour d’un Gregory Peck hanté à souhait, le film pourrait sembler un peu illustratif et démonstratif.

Cronenberg, à la différence d’Hitchcock, semble choisir une voie lumineuse et narrative, en dépeignant un trio à la fois amoureux, amical et professionnel, où la parole compte autant que les actes puisqu’elle libère Sabina mais enferme Jung dans la passion : le transfert, si l’on ose dire, fonctionne en effet trop bien, le jeune médecin zurichois tombant amoureux de sa patiente. La violence des crises d’hystérie libérant un passé d’enfant battue, la fulgurance de la passion sensuelle répétant la souffrance masochiste, le regard à la fois sévère et compatissant de Freud, les échanges épistolaires, la défaite de Jung l’idéaliste mystique perdant à la fois son amour et sa disciple au profit de Freud le "froid" scientifique - tous ces éléments dessinent une histoire tourmentée qui nous donne accès à la psychanalyse par la fiction et l’exemple, sans pathos ni explication symbolique.

Ce n’est pas le moindre paradoxe du film que cette aventure passionnelle ait embrasé (ou à tout le moins déstabilisé) de grands esprits du 20ème siècle débutant, et les représentants même de la révolution psychanalytique qui prétendait expliquer et soigner.

Preuve, s’il en était besoin, que l’esprit, malade ou prétendument sain, est toujours rattrapé par la vérité du corps. Comme une ironie du sort.


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