Les critiques de presse, à propos de "Lenny and the kids", invoquent la fraîcheur errante des héros de Jarmusch ou les paumés de Cassavetes, en passant par l’enfance chère à Truffaut, de "L’Argent de poche" aux "Quatre cents coups", ou à la complicité bougonne du "Vieil homme et l’enfant" de Claude Berri. Il y a un peu de tout cela il est vrai dans cette histoire de père immature, émouvant et de ses deux garçons, frères dans la vie comme à l’écran - mais au-delà - ou plutôt en-deça de ces influences ou réminiscences - le premier long métrage des frères Safdie, cinéastes américains indépendants, respire la simplicité et l’authenticité, à l’image de cette caméra trépidante, comme inadvertante. Entrer dans ce film, que j’ai découvert jeudi 17 pour la 1ère séance des Cramés, c’est en effet faire l’expérience paradoxale, déconcertante, d’une image tremblée, d’un montage ultra-rapide, d’une bande-son omniprésente. Au premier abord - modestie des moyens ou choix esthétique ? - cette prise de vue vidéo amateur, caméra à l’épaule, peut étourdir et créer un sentiment d’inachevé, voire de confusion. Je l’avais éprouvé face à "La Graine et le mulet", avec ses gros plans frénétiques, ses mouvements de caméra incessants - épreuve pour le regard soudain décentré, révélation empathique pour notre sensibilité collant soudain aux personnages, à la douleur d’une femme trompée, à la détresse du héros soudain plombé par l’absence de semoule, la quêtant désespérément...
Ici, on le comprend vite, les cinéastes ne pouvaient pas trouver forme plus adaptée à l’insouciance inconsciente et au désarroi brouillon de ce père devant composer 15 jours tous les 6 mois ( !) pour la garde de ses enfants avec son ex-femme, morigéné par un directeur d’école pour être allé chercher ses enfants trop tard, laissant ses marmots glisser sur des pentes suspectes quand il ne les embarque pas dans de folles équipées, où se mêlent et confondent vie privée et responsabilité paternelle : ainsi, ce père-enfant, qui se retrouve au poste de police pour avoir tagé sur un mur, demande à un copain encore plus "givré" que lui ou à sa petite amie de garder ses enfants ; une autre fois, il part avec Sage, Frey et sa compagne dans la voiture du copain pour un week-end de folie : pêche au saumon, crooner en ski nautique.
La force de ce film, qui, sur un mode plus loufoque, traite des mêmes thèmes de la responsabilité parentale et du travail précaire que "Huit fois debout", est de se tenir sans cesse sur la crête de la tendresse et du burlesque, de la fantaisie débridée et du tragique effleuré que symboliserait le funiculaire de la scène finale : bref, du funambulisme où les situations les plus abracadabrantes sont rattrapées in extremis, sur le fil du rasoir, jusqu’à la prochaine lubie, sortie ou combine désastreuses : l’expérience - chacun le sait - ne sert à rien !
Ce projectionniste - Ronald Bronstein, acteur et réalisateur, l’est aussi dans la vie - que même l’art ne sauve pas car nulle échappée cinéphilique et que de plans foireux pour garder ce boulot incertain, aller monter les bobines en pleine nuit - dût-il laisser ses enfants ou se serrer avec eux dans la cabine - est à la fois impardonnable et irrésistible : il est insaisissable surtout ; "son grand corps élastique semble même ne pas tenir dans le cadre" - remarque un critique - et "si la caméra tangue et vire, c’est pour le suivre dans toutes ses lubies." Tout est chez lui improvisation et la réflexion n’intervient que dans les moments extrêmes, pour éviter la catastrophe !! "Chronic.Art" le souligne : " le chaos enchanté contient aussi son envers de terreur. C’est là que le film est le plus beau, dans la manière qu’il a de faire basculer, régulièrement, l’euphorie dans l’angoisse pure et simple, de n’être pas léger et grave, mais toujours en équilibre, sur la frontière entre les deux."
"Go Get Some Rosemary" - va cueillir du romarin - dit le sous-titre du film, expression argotique évoquant les moments où joie et tristesse se rejoignent : quand Lenny déménage avec ses kids, coincés entre les meubles à l’arrière du camion, faute d’avoir trouvé d’autres adultes pour l’aider, il porte sur son dos un énorme frigo sous lequel il disparaît littéralement - Père Noël hilarant et bouleversant, tendresse profuse et craquante... N’empêche et c’est la beauté, le paradoxe de l’art, de nous guérir un peu de la vie, de nous la faire aimer : comme on se sent un parent responsable, expert même, à côté de ce père affolant et équlilibriste, comme dans la scène terriblement désopilante des somnifères ... Ou la solution pose un sacré problème ! Mais allez voir ce film : vous passerez un très bon moment. Je n’en ai déjà que trop dit...
Claude

