Un pays à genoux
Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Italie n’est pas simplement détruite et ruinée, comme nombre de pays européens : elle est également humiliée et déchirée par vingt ans de fascisme mussolinien puis par une guerre mondiale menée de manière pour le moins aventurière aux côtés d’Hitler.
Ces années de dictature ont gravement marqué les esprits et la transition vers le pluralisme n’est pas aisée. Dans le domaine économique, par exemple, une oligarchie politique, avec l’étiquette « démocratique » et sous couvert de libéralisme, régente les grandes holdings privées ainsi que les administrations publiques.
Comme partout en Europe, les pouvoirs en place prônent l’État-providence. De ce point de vue, la jeune république italienne se situe dans la droite ligne du régime de Mussolini : la nation doit offrir à ses citoyens du travail, des services, une protection sociale ou des infrastructures. L’administration publique est puissante et profite de ce système pour « offrir » des postes de fonctionnaire à qui est bien placé. Cette politique offre aussi un terreau idéal pour la corruption et la criminalité : accéder au pouvoir c’est s’assurer de privilèges, de protection et d’influence. Ce climat est idéal pour voir prospérer la Maffia, un État dans l’État qui profite largement de ce système.
Le triomphe de la Démocratie-chrétiennne
Les démocrates-chrétiens d’Alcide de Gasperi passent maître pour dominer l’Italie : de 1953 à la fin des années 70, ils ne descendent guère en dessous des 40% de voix. Ils dirigent le pays sans interruption jusqu’en 1963 avec le centre-droit puis avec les partis minoritaires de gauche non communistes jusqu’au début des années 80.
Les démocrates-chrétiens travaillent à un contrôle serré de la société grâce à un système de clientélisme, de faveurs et de corruption à grande échelle - largement utilisé d’ailleurs par les autres partis. L’opportunisme et les arrangements (y compris avec la Maffia) sont la règle mais ce mode de gouvernement porte ses fruits : l’Italie fonctionne cahin-caha, malgré un gaspillage important de ses ressources économiques. Mieux, elle vit une ère de croissance et de consommation.
Les démocrates-chrétiens sont d’autant plus en état de supériorité que le Parti Communiste Italien (PCI) commence à avoir du plomb dans l’aile lorsque l’intervention soviétique en 1956 en Hongrie discrédite l’idéal marxiste. Cependant, l’hémorragie des adhérents et des sympathisants communistes – en Italie comme dans les autres pays d’Europe occidentale – ne marque pas la fin du rêve socialiste. Il va se manifester d’une manière beaucoup plus violente.
1968
Lorsqu’en 1968 le vaste mouvement européen de protestation sociale s’étend en Europe, l’Italie se trouve dans une situation complexe. A priori stable politiquement, elle doit gérer des transformations sociales importantes : migrations de populations du sud vers le nord, demandes de transports, de logements et de services auxquelles l’État ne répond pas ou peu, modernité venant se heurter à des traditions catholiques pesantes, tensions entre ouvriers aux salaires misérables et patrons rigides. L’État-providence, sis sur des bases fragiles et aléatoires (et la corruption généralisée y est pour quelque chose), a du mal à répondre aux revendications. De même, les syndicats répercutent plutôt mal les revendications d’ouvriers mal payés et vivant ou travaillant dans des conditions insalubres.
Le PCI et les partis socialistes traditionnels affaiblis, d’autres mouvements prennent le relais : des réseaux de gauche marginaux et marxisants venus des milieux intellectuels et universitaires. Un large mouvement révolutionnaire national s’étend avec les mêmes revendications : l’éducation pour tous, le développement des bourses d’études, moins de devoirs, moins de notes, moins d’arbitraires chez les professeurs, plus de libertés, le droit à l’autogestion par les étudiants, y compris dans la mise en place des programmes.
Le mouvement de 1968 démarre à Milan, suite à un fait a priori anodin : le déménagement de la faculté des sciences. En quelques mois, la révolte s’étend au milieu ouvrier, considéré en Italie comme le principal point d’ancrage de cette révolution en herbe. À Milan, les usines Pirelli font grève de septembre 1968 jusqu’à novembre 1969. La détermination des ouvriers conduit le gouvernement à pousser la direction du groupe à accepter les revendications.
La stratégie de la tension
Le PCI, discrédité par l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie en plus d’être accusé – avec ou sans raison – d’être complice du système démocrate-chrétien, est quasiment absent de ces mouvements ouvriers et estudiantins. Au final, les groupuscules maoïstes (des révolutionnaires en désaccord avec Moscou mais qui ont trouvé dans la révolution chinoise des raisons d’espérer le triomphe du marxisme-léninisme) sont désireux de franchir un nouveau cap en déstabilisant la jeune démocratie Italienne.
Dès 1969 commence ce que l’on appelle « la stratégie de la tension », destinée à déstabiliser un régime considéré par les révolutionnaires marxistes comme "bourgeois". Le 24 avril des bombes sont découvertes à la Foire commerciale et à la gare commerciale de Milan. Huit mois plus tard, la Banque agricole de Piazza Fontana, toujours à Milan, explose. C’est le début des « années de plomb ».
Les années de plomb
En 1970, dans la lignée de la Bande à Baader en Allemagne, des étudiants engagés dans la mouvance d’extrême gauche créent les Brigades Rouges. C’est la plus célèbre organisation clandestine italienne, mais elle est loin d’être unique : des groupuscules innombrables et liés entre eux par des liens complexes - et dans leurs idéologies et dans leurs objectifs. Jusqu’en 1980, meurtres, enlèvements, tortures, chantages et actes de violences les plus divers secouent l’Italie. L’assassinat d’hommes d’affaires et d’hommes politiques devient une arme idéologique pour mettre bas la République italienne.
Le 16 mars 1978, les Brigades Rouges enlèvent leur plus célèbre victime, Aldo Moro, chef des démocrates-chrétiens, ancien président du conseil et ministre des affaires étrangères. Il est retenu en otage deux mois. Les Brigades Rouges réclament en échange de sa vie sauve la libération de prisonniers dits « politiques ». Giulio Andreotti, chef du gouvernement, est face à un dilemme : accepter ce chantage ou bien risquer la vie du chef du plus important parti italien. Avec le soutien de son parti mais également du PCI, il refuse de céder. Le 10 mai le cadavre d’Aldo Moro est retrouvé sans vie en plein centre de Rome.
Le pays tout entier est en émoi. La démocratie italienne est face au défi de mouvements très déterminés qui poursuivent leurs actions terroristes, notamment avec l’assassinat du chef de l’escouade anti-terroriste de Gênes puis celui du directeur général des affaires pénales au ministère de la Justice à Rome.
Le PCI s’est rangée derrière Andreotti lors de l’affaire Aldo Moro ; les communistes traditionnels continueront par la suite à soutenir l’éradication des groupuscules d’extrême gauche qui lui sont de toute manière hostile.
Des menaces hétéroclites
Il est cependant simpliste de ne voir dans les actions des Brigades Rouges et autres mouvements maoïstes les seules causes des anni di piombo.
Vers la même époque, ressurgissent des mouvements, à l’extrême droite cette fois. Des partis antirépublicains, nés sur les restes du fascisme mussolinien, participent au climat de violence : l’attentat de la gare de Bologne en 1980 fait 85 morts et 200 blessés.
De même, dans le Mezzogiorno, afin de faire prospérer ses affaires, la Maffia adopte une stratégie de terreur contre les magistrats, la police et les politiciens qui ne la soutiennent pas.
L’État est d’autant plus déstabilisé que des réseaux clandestins participent au climat délétère de l’époque. Ainsi, la loge P2, réseau maçonnique de banquiers, de militaires, de politiciens et de religieux déclare une guerre larvée contre les magistrats, les journalistes et les procureurs considérés comme « gênants ».
Une démocratie malgré tout solide
Dans ce climat proche de la guerre civile, il est patent que la démocratie italienne ait survécu. L’assassinat de fonctionnaires, de journalistes, de magistrats, d’élus, les attentats de tout bord, les manipulations et les violences de la Maffia déstabilisent mais ne font pas rompre la République italienne, toujours tenue par les démocrates-chrétiens. À partir de 1979, le pouvoir politique parvient à endiguer la menace d’extrême gauche : les condamnations et exils de militants marxistes permettent de mettre fin à leurs menaces.
Les années 80 marquent la fin de ces années de plomb, traumatisantes à plus d’un titre pour un pays aussi divisé que l’Italie. Pourtant, la démocratie italienne n’en a pas fini avec le climat de suspicions et de corruption.
Les démocrates italiens restent au pouvoir jusqu’en 1982, date à laquelle le socialiste Bettino Craxi accède à la présidence du Conseil.
En 1992, la témérité de quelques juges, dont le juge Giovanni Falcone, met à jour les liens étroits avec la Maffia des Socialistes puis des chrétiens-démocrates. Cette opération appelée « Mains Propres » conduit à la dissolution en 1994 du parti qui a dominé la péninsule pendant près de 40 ans.
Pour Les Cramés de la Bobine
